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Entretiens avec Ani Dékyi (juin et juillet 2015) Deuxième partie

Rencontre d’Ani Dékyi avec Lama Tenpa Gyamtso :

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« Je vois sur la table de la salle à manger de Plaige une assiette froide de repas. Je vais à la cuisine et je dis :
c’est à qui cette assiette ?
– c’est au lama qui s’appelle Lama Tenpa et qui s’occupe des retraitants
mais pourquoi il mange froid ?
– oh ben… parce qu’il n’est pas là et qu’on n’a pas le temps de s’en occuper
ah bon !
Ça m’a frappé. Et je lui ai porté l’assiette chaude. C’est comme ça que je l’ai connu.
A quoi ça tient les trucs !
Quand je suis allée à Plaige, j’avais quitté Deshimaru, j’étais vulnérable. C’était un peu difficile pour moi. Ce n’était pas une très bonne période. Heureusement, il y avait Lama Tenpa.
Lama Tenpa m’a beaucoup aidée, malgré le fait qu’on ne se comprenait pas trop – on se comprenait quand même. Lama S. m’a beaucoup aidée aussi. Tous les deux. »

 

A l’époque elle est très amie avec madame E. qui aide beaucoup à Plaige, son fils D. étant alors en retraite.
« Il me restait un peu d’argent, je ne sais d’où. Mon père continuait à m’en donner régulièrement (jusqu’à sa retraite il dirigeait trois usines). Et on a convenu avec madame E. à côté de moi de demander à une tierce personne de faire construire une petite maisonnette à Lama Tenpa pour qu’il puisse être un peu plus seul et qu’il ne soit plus au château dans la chambre qu’il partageait avec L., un laïc tibétain.
Donc on a fait construire une petite maison toutes les deux avec madame E. On l’a arrangée avec un résident, j’ai tapissé, on a verni le plancher, fait les peintures… On a installé un petit réchaud pour faire du thé. »
Lama Tenpa s’installe dans cette petite maison.
« Je m’occupais de Kagyu Ling (elle assurait l’intendance) et je m’occupais un peu aussi de Lama Tenpa.»
Tôt le matin, Lama Tenpa faisait shiné avec des résidents dans sa petite maison.
«Lama Tenpa m’a tout de suite fait travailler le tibétain. Il m’a dit « on va commencer à étudier les textes.»
Les 37 préceptes des bodhisattvas, il me les a expliqués, c’est le premier texte que j’ai étudié. Ensuite, il y a eu shiné-lhakton de Deshung Rinpoché. J’ai fait le mot-à-mot avec lui. Lama Denys l’a traduit l’année dernière (Le Flambeau de la Voie de la Libération, éditions Rimay). Pour shiné-lhaktong c’est le meilleur texte qu’on ait. Après il y a eu le Dagpo Targyen de Gampopa, avec Lama Tenpa lui-même en tête à tête. Tchoutor aussi, les offrandes de Tchoutor. Tout de suite il m’a menée au tibétain. Et il m’a demandé de faire les Préliminaires. Il écrivait tout à la main pour moi. Il avait un petit bouquin avec les textes qu’on étudiait.
Tout les jours on étudiait une ou deux heures ensembles. Alors on avançait un petit peu.
Le texte de shiné-lhaktong a été mis au programme de la retraite de 3 ans par Kalou Rinpoché. Pendant la retraite on fait shiné-lhaktong pendant 3 mois et on se base là-dessus. Pour toutes les pratiques on a un commentaire, pour cette pratique on avait ce commentaire-là qui est très bien fait. Il y a des conseils sur ce qu’on doit faire, ce qu’on ne doit pas faire, les différentes erreurs, ne pas s’assoupir, on est trop énervé, il y a trop de pensées, les antidotes… très très bien, et sur lhaktong c’est très bien aussi.
C’était mes première années de Kagyu Ling.»

En 1979, lorsqu’il est à Longueuil près de Paris, Karmapa un jour lui dit :
– « vous êtes allé revoir Deshimaru ? Pourquoi ? Vous n’avez pas à le revoir. »
Le seizième Karmapa avait raison, ça lui faisait du mal.
Elle se souvient que le seizième  Karmapa a fait une grande cérémonie de la coiffe noire à laquelle ont assisté de nombreux Rinpochés dont Dilgo Khyentse Rinpoché.

Ani Dékyi fait la 2e retraite de trois ans à Plaige.
«Je suis restée à Kagyu Ling jusqu’à ma retraite en 1980. Au départ nous étions 12. Il y avait 8 maisons en dur et 4 cabanes.»
«Au cours de la retraite, les lamas étaient partis à l’initiation de Kalachakra et il y avait X qui était folle, mais folle à lier. Elle marchait à quatre pattes dans le jardin avec un pot de fleurs sur la tête. Elle se prenait pour Nigouma ! Et moi, elle avait fait une fixation sur moi. Elle me prenait pour Shadrapadda, un assermenté de Shadroupa. J’étais terrorisée. Je m’enfermais à clef.
On a fait rentrer Lama S..
Et Lama S. l’a fait sortir parce qu’on ne pouvait plus la garder.
X, jusqu’à la fin de sa vie, m’a toujours appelée Shadrapadda. Elle était lucide par ailleurs. Elle a fait plusieurs rechutes. Elle a toujours été lucide.

Première retraite c’était W. Elle était complètement folle aussi. Qu’est ce qu’elle était intelligente et jolie ! Elle était « nain faux mane »(modification d’un mot déclencheur de censure à la médiathèque de la ville de St Etienne ! Incroyable mais vrai). Elle est rentrée apoil dans le centre de retraite des hommes pour chanter l’opéra devant la cellule de lama
2ème retraite : X
3ème retraite : Y, elle s’est crue la favorite des Rolling Stones. Elle allait partout où allaient les Rolling Stones.
Kalou Rinpoche n’était pas favorable à leurs retraites mais il n’a pas pu leur refuser. Elles prenaient leur propre responsabilité.»

Pendant la retraite d’Ani Dékyi Sitou Rinpoché donne une initiation de Dorje Sempa à Plaige. Il y a 2 à 300 personnes. Lama Tenpa a le boumpa et il distribue le dutsi. Le boumpa de dimension modeste ne s’est jamais vidé. Lama Tenpa est très étonné et fait la réflexion à Kalou Rinpoché. Kalou Rinpoché réponds « c’est normal, aujourd’hui les gens avaient beaucoup de foi ».
Lama Tenpa ramène le dutsi miraculeux à la maison. Mais le serviteur de Lama Tenpa de l’époque jette le dutsi et nettoie le boumpa !
«Lama Tenpa nous a raconté ça dans la retraite : nous étions hystériques ! Le bruit courrait que Sitou Rinpoché avait laissé ses empreintes de pas. Nous avons demandé les chaussettes de Sitou Rinpoché. On a eu les chaussettes, les avons coupés en morceaux et chacun a eu un petit morceau de chaussette-relique !»

«A cette époque en 1981 en cours de retraite, chacune d’entre nous demande un Mo à Sitou Rinpoché comme il se doit.
T. L. vient et me demande
– vous avez demandé un Mo à Rinpoché ?
oui comme tout le monde.
– Et bien voilà, il faut que vous sortiez. Rinpoché a dit « c’est mieux pour elle à l’extérieur qu’à l’intérieur. »

C’est comme ça que c’est arrivé. Je suis sortie quelques mois après.»

En 1982 Ani Dékyi rêve beaucoup du Japon, elle se rappelle avoir dit à Lama Tenpa «il faut que j’aille au Japon». C’est à cette époque que Deshimaru meurt, le 30 avril 1982 à Tokyo.

A sa sortie de retraite Ani Dékyi s’installe dans la ferme J. à côté de Plaige. «Comme ça je pouvais aider Lama Tenpa.» Madame J. apporte des oeufs à Kalou Rinpoché.
Lama S. me dit très gentiment « je n’ai plus de pouvoir sur vous puisque vous n’habitez plus Kagyu Ling. »

Ani Dékyi constate que la petite maison de Lama Tenpa est dans un grand désordre dû aux méditants du matin. «Les coussins et tout ça, j’ai tout flanqué dehors.»
«C’est fini le bordel maintenant ce sera comme ça, je suis rentrée !»
A partir de ce moment la méditation continue mais les méditants apportent leurs coussins et les remportent après la séance. La méditation matinale continuera presque jusqu’au départ de Lama Tenpa en retraite.

Ani Dékyi et Lama Tenpa partent en Inde pour les intitiations du Rinchen Terzeu données à Sonada en 1983 par Kalou Rinpoché. Ani Dékyi participe à la totalité du Rinchen Terzeu pendant 7 mois puis au pèlerinage qui suit avec Kalou Rinpoche et ses lamas.
Au Rinchen Terzeu sont venus plusieurs disciples occidentaux.
Elle reste donc en Inde avec Lama Tenpa pendant environ 1 an. Pendant les initiations elle demande à Sitou Rinpoché la raison pour laquelle il lui avait conseillé de sortir de retraite. Sitou  Rinpoché dit « vous n’êtes pas contente d’être ici avec nous tous ? Ne vous en faites pas vous aller faire une grande retraite. »
«Je crois que Sitou Rinpoché, en me faisant sortir de retraite, pensait que j’étais plus utile à l’extérieur. On a pu organiser la retraite de Lama Tenpa, faire beaucoup de choses.»
« Shamar Rinpoche fait des siennes. Il n’est pas resté. Il est parti en cours du Rinchen Terzeu. A l’époque, on ne sait pas ce qui se passe.
A Sonada, il y avait une nonne qui était en retraite dans le monastère et qui était une grande djinda de Kalou Rinpoché. Elle avait connu Lama Tenpa avant et après que les moines soient entrés en retraite, et il en est sorti Lama Tenpa. Et pour le monastère ça a été la révélation des yogas de Nigouma et de Naropa. Lama Tenpa s’est révélé être extraordinaire à ce moment là.
Ani Choka la demi-soeur de Kalou Rinpoché a 96 ou 97 ans. Elle n’a mal nulle part et se tient bien droite. Comme disait Kalou Rinpoché « papa est allé faire une promenade ». Elle s’occupait de l’intendance.»

Pendant tout le Rinchen Terdzeu, Ani Dékyi fait les courses tous les matins à Darjeeling pour Kalou Rinpoché et elle en profite pour les faire aussi pour Lama Tenpa.
«C’est la première fois que j’avais piqué une cris de nerf, à cause de la mousson. On montait les escalier avec des sangsues sur les jambes. C’était tellement sale ! On arrive à comprendre pourquoi Kalou Rinpoché voulait vivre ailleurs. C’est vraiment un monastère de pis-aller.»

Au retour d’Inde Lama Tenpa retourne dans la petite maison à laquelle avait été adjointe à l’initiative de Lama T. une petite cuisine, une salle de bain et des toilettes. Il y reste jusqu’à son départ en retraite.
Ani Dékyi vit dans la ferme et fait la cuisine pour Lama Tenpa.
A l’époque d’une initiation de Korlo Demtchok donnée à Vajradhara Ling par Kalou Rinpoché, Ani Dékyi se rend à Hong Kong pour prendre les voeux de Gelongma en compagnie d’Ani R.
Invité par les Zen dans le cadre d’une rencontre inter-religieuse, Lama Tenpa fait un enseignement au château de la Gendronnière. Ani Dékyi traduit.
Lama Tenpa veut faire une retraite. Il envoie plusieurs lettres à Kalou Rinpoche qui ne répond jamais.
«Quand on allait à Paris avec Lama Tenpa on habitait à Neuilly chez madame E., la maman de Lama D. On a aussi habité chez les F. On s’est marié à la mairie en face de cet appartement à Neuilly. C’était dans les années 85-86
Lama Tenpa n’avait pas de papiers officiels valides, il était donc en situation précaire. Madame J. connaissait un vieux secrétaire de mairie qui l’avait mariée. Ce secrétaire a accepté de marier Ani Dékyi et Lama Tenpa, monsieur et madame J. étant les témoins. Par la suite Lama Tenpa a pu avoir une naturalisation française grâce à une admiratrice qui avait un poste important dans l’administration. Auparavant, Lama Tenpa n’avait qu’un certificat d’identité du gouvernement indien qui devait être renouvelé tous les ans à Paris, Lama N. s’en chargeait. Il a fallu se rendre en Inde pour établir des papiers valables. Mais les tentatives en ce sens, à l’occasion des transmissions du Rinchen Terzeu, n’ont pas abouti.
En 1985 ou 86, G. vient voir Lama Tenpa et lui demande s’il pouvait faire quelque chose pour la fille de monsieur et madame J. qui a des cauchemars. Lama Tenpa réponds par l’affirmative. Les J. viennent le voir et il est convenu que Lama Tenpa fasse une pouja chez eux. Celle-çi a lieu à leur domicile. Ensuite, monsieur J., reconnaissant, leur envoie 2 billets de train pour qu’ils viennent en Haute-Loire et ils font plus ample connaissance.
«Quand j’ai dit que Lama Tenpa voulait aller en retraite. il a demandé où, j’ai dit je ne sais pas.
Il m’a dit
– pourquoi pas chez moi ?
pourquoi pas chez vous !

Et il a commencé à faire les plans de l’ermitage.»
Après l’accord  de Lama Tenpa et de Ani Dékyi, la maison est construite.
«A moment donné Kalou Rinpoche habite chez les J. à Paris. Il habitait habituellement à Kagyu Dzong mais de temps en temps chez les J.. Quand Kalou Rinpoche est allé les voir, je suis montée et je lui ai dit
voilà nous avons terminé la maison de Lama Tenpa, nous avons un endroit pour faire la retraite.
Kalou Rinpoché compte sur ses doigts : « des lamas comme Lama Tenpa j’en ai 2 pas 3. » Il l’a dit plusieurs fois. Et il a donné l’autorisation.
On avait pensé qu’on devait tout préparer, le lieu, la maison, le djinda. Quand tout a été prêt on a demandé à Kalou Rinpoché et là il a dit oui. Il devait attendre ça.
Personne n’a rien su du départ de Lama Tenpa. Personne n’était au courant à Kagyu Ling, pas même Lama S.
Lama S. dirigeait le centre et Lama Tenpa faisait tout le boulot. Lama S. présidait et Lama Tenpa travaillait, on peut dire. On peut dire que non, je dirai toujours que oui. Lama Tenpa est vraiment très gentil.
Par la suite Lama S. m’a dit « vous êtes une voleuse de lama ! ». J’ai haussé les épaules, je n’ai rien répondu.
La veille de notre départ, M. est venu en disant « il va falloir que Lama Tenpa paye son gaz ! » J’ai dit «oui oui on paiera, t’inquiète pas on payera !» Et nous sommes partis nous installer chez les J.. La maison n’était pas terminée. Ils m’ont dit qu’il fallait demander à Lama S. des résidents de Kagyu Ling pour terminer la maison. J’y suis allée et des résidents de Kagyu Ling sont venus terminer la maison de Lama Tenpa. La maison a été terminée en septembre ou octobre 1988.
Sont passées environ 80 personnes. J. disait « c’est Cayenne ».»
Les J. ont permis cette retraite. Par la suite C. venait méditer avec Lama Tenpa une demi-heure le matin.
En 1988, Lama Tenpa commence donc sa première retraite solitaire en Haute-Loire. Lama Tenpa a dit « j’ai beaucoup de temps. » Il avait beaucoup de temps pour pratiquer.
Ani Dékyi ne conduit pas et doit donc faire les courses en taxi. Elle passe alors son permis de conduire pour être plus autonome. Elle est d’autant plus motivée que C. s’engage à offrir la voiture si Ani Dékyi réussit son permis de conduire. Ce qui s’est concrétisé.

Kalou Rinpoche meurt en 1989.
«Lama S. est venu voir Lama Tenpa en Haute-Loire, il y est resté quelques jours. Et il a porté une lettre dont il ne connaissait pas la teneur. C’était la lettre de Kalou Rinpoché qui demandait à Lama Tenpa de rester en retraite à vie. Et que lui Rinpoché serait infiniment heureux s’il pouvait faire cela.
J’ai dit à monsieur J. «voilà, il y a un changement dans notre vie, Lama Tenpa va rester en retraite à vie et donc je ne sais pas si on peut rester longtemps là.» Alors il a dit « mais il y a une maison qui est à vendre à X »
j’ai dit
pourquoi pas ?
– Vous allez à X.

Lama Tenpa a continué sa retraite et pour la deuxième retraite il s’est installé à X.»

«Sitou Rinpoché est venu au début. Et aussi Bokar Rinpoché pendant la première retraite. C’était à l’époque de sa venue en France, quand il avait été très mal reçu à Kagyu Ling.
Nous on l’avait reçu avec les J. de façon triomphale, il y avait des katas partout, Madame J. avait décoré sous les arbres. Lama T. l’avait emmené.»
Au Tibet, Lama Tenpa a trois frères plus âgés que lui et une sœur. Dans la perspective d’un voyage, Ani Dékyi a donné beaucoup de lettres aux personnes de sa connaissance qui allaient au Tibet, ceci dans le but de retrouver la famille de Lama Tenpa : aucune réponse. «Et un jour on a reçu une lettre disant – maman voudrait bien te voir avant de mourir. Bien sûr on a décidé d’y aller. On est allé avec les J. et Lama N. en 1993. On est arrivé à Lhassa. Lama Tenpa voulait absolument retrouver un copain qui a été moine avec lui :
– Comment il s’appelle ?
– Je ne sais pas trop, quelque chose comme Norbou.

Lama Tenpa a un pot ! On a rencontré une tibétaine :
« Ah ben oui, je le connais ce Norbou. »

Lama Tenpa l’avait connu au monastère de Pao Rinpoché (Nehnang) qu’il avait quitté quand il avait 14 ans. Et ils se sont retrouvés dans Lhasa. Il nous a attendu à Nehnang parce que Norbou était intendant du monastère de Pao Rinpoché.
On a visité Tsurpou et après Nehnang. Là Lama Tenpa a dit qu’il voulait visiter ses parents dans le Changtang mais qu’il ne savait pas précisément où ils habitaient dans cette vaste région. Il y avait quelqu’un qui était allé là-bas une fois.
« – Et vous reconnaitriez le  chemin ?
– Oh oui ! »
Et c’est comme ça qu’on est parti chez les parents de Lama Tenpa avec un camion marqué Nehnang. Et c’est comme ça qu’on est arrivé, repéré de loin parce que tous les nomades ont des jumelles !
Quand ils ont vu le camion marqué Nehnang arriver ils se sont dit « ça c’est le frère ! » Et ils ont commençé à faire des khapse tout de suite au cas où ! Pas plus étonnés que ça.
La maman est arrivée, très courbée, les cheveux noirs noirs :
« – Et mon dieu mais tu n’as pas changé ! (il avait 10ans quand il était parti !)
– Toi aussi maman tu n’as pas changé ! »
Tout le monde pleurait. Lama Tenpa n’a pas quitté sa mère d’une semelle. Il ressemblait beaucoup beaucoup à sa mère.

Lama Tenpa, sa maman et sa famille

Lama Tenpa, sa maman et sa famille

Ils ont construit à Lama Tenpa un abris en pierre avec lit et autel. Lama Tenpa avait sa pièce et la maman est restée dormir avec lui. Pendant 3-4 jours on a vu arriver tous les nomades du coin qui ont tous offert un peu de beurre, du pain, du sucre et de l’argent pour le Dalaï Lama. Le beurre a augmenté augmenté augmenté, on avait une énorme motte de beurre ! Le beurre on l’a donné au monastère de Pao Rinpoché et les sous au Dalaï Lama.
C. a voulu voir l’endroit où Lama Tenpa était né. Lama Tenpa a dit « il ne faut pas y aller ». Les frères ont dit « non non non, faut pas y aller ». C. a dit « JE VEUX Y ALLER. »
« Vous traduisez très mal Ani Dékyi, je dois y aller ! »
Les J. et Lama N. sont partis. Et puis 2h de l’AM, 3h, 4h, 5h, 6h, 7h, 8h, 9h du soir, personne ne revient ! Les frères et Lama Tenpa deviennent inquiets.
Les trois, on dirait les pieds nickelés, trouvent une grotte, que je te rentre dedans. En fait de grotte elle appartenait à un ours, très mécontent ! Ils sont partis en courant à toute vitesse et madame J. s’est cassée le pied.
Alors Lama N. très blême disant « voilà, Ch. s’est cassée le pied, on a rencontré l’ours,  on a eu peur, on s’est sauvé, on est fatigué. C. a sa femme sur le dos parce qu’elle ne peut pas marcher. »
Là les frères ont pris des chevaux et ils sont allés les chercher.

En partant on prends des auto-stoppeurs dont une nonne. « Et voilà-t-il pas que C. fait pipi dans le Tséring Namtso (lac sacré bien sûr). Je te dis pas ! Le scandale ! La nonne hurlait comme si elle était écorchée vive.
Et C. dit :
–  qu’est ce que j’ai fait de mal ?
– On ne fait pas pipi dedans, c’est pas possible.
Et la pauvre Ch. souffrait le martyr avec son pied.»

«Lama Tenpa avait vu sa mère. C’était une grande pratiquante. Lama Tenpa disait qu’elle avait une certaine expérience. Ils se ressemblaient vraiment beaucoup beaucoup beaucoup.
On avait mis Lama N. et les J. à quelques km plus bas chez des cousins : des gens qui avaient les cheveux dans tous les sens comme dans les films, de vrais nomades. Et c’est là que Lama N. m’a dit « c’est la première fois qu’on m’offre un gigot à moi tout seul pour manger. On avait chacun notre gigot. »
On est allé à Tsurpou. On a vu le dix-septième Karmapa très jeune, très espiègle. On a passé l’après-midi avec lui, il n’y avait personne d’autre.
On est allé à Samyé, on est allé à Drépung. On a vu à Lhasa des lieux plus ou moins secrets de Guru Rinpoché, des sources.
On n’est pas resté longtemps à Samyé parce qu’ils attendaient des gens du parti. Samyé à l’époque était encore très communiste. On sentait vraiment qu’on voulait qu’on s’en aille. On est resté une nuit.
On a eu du mal pour sortir du Tibet. On a attendu l’avion très longtemps, il y avait beaucoup d’allemands. On nous a piqué les passeports. On nous a mis dans un hôtel à l’aéroport qui devait avoir été très bien mais qui est devenu moche parce que personne ne s’en occupe. On mangeait très mal à cause des piments.
Le lendemain les allemands se sont excessivement mis en colère. Ils on réclamé leurs passeports et voulaient savoir quand on partait. On ne nous disait rien.
Ils nous ont alors rendu nos passeport en les jetant par terre.
On a refusé de passer la douane, on faisait la gueule. On avait quand même attendu 24 heures.
A Katmandou, on se fait encore contrôler.
On arrive à Roissy, on s’est fait arrêté par 2 personnes.  Alors moi je leur dis «Ecoutez messieurs, avec tout le respect que je vous dois, on nous a enquiquiné à Lhasa, et aussi à Katmandou et maintenant voilà que vous nous emmerdez en France. Vous en avez après lui parce qu’il est jaune. Alors foutez-nous la paix parce que j’en ai vraiment ras le bol ! » Ils devaient s’imaginer que Lama Tenpa avait volé le passeport !»

De retour en France, Lama Tenpa fait ensuite la tournée de tous les centres.

En 1994, Lama Tenpa débute sa deuxième retraite à X.
Le père d’Ani Dékyi meurt, sa mère était morte quelques années avant. Ani Dékyi hérite d’une somme qui lui permettait d’acheter une maison. Elle demande l’avis de Sitou Rinpoché qui approuve l’idée.
Après avoir cherché à Cassis et près de Pau, Lama Tenpa se décide pour le sud-ouest. La maison est trouvée grâce à la sœur d’Ani Dékyi.

La maison est achetée en 2000. Le prix en est raisonnable. Des travaux sont nécessaires. Lama Tenpa et Ani Dékyi s’y installent en 2000 et s’y sentent bien tout de suite. La nouvelle retraite dans cette maison se prolonge jusqu’en 2007.

Lama Tenpa ne s’était pas plu dans la maison froide de X, au sein d’un climat rude. Et de plus il y avait beaucoup de souris.

«Ici, le jardin est grand, Lama Tenpa peut marcher, la haie est bien fermée.»
Après plusieurs visites de centres et enseignements une nouvelle retraite s’y déroule de 2007 à 2014.
En septembre 2014, Lama Tenpa et Ani Dékyi se rendent à Nehnang Samten Chöling à Plazac (24580). Lama Tenpa Rinpoché y anime 2 retraites après quoi tous deux retournent dans le Sud-ouest.

A suivre…

11 reflexions sur “Entretiens avec Ani Dékyi (juin et juillet 2015) Deuxième partie

  1. Martine QUARTERO

    Bonjour Claudius, la grande aventure continue et c’est tellement émouvant de lire à travers
    ces lignes la vie de nos grands maîtres! Merci.

  2. Jean Claude Bligny

    Cher Claude .
    C’est un excellent témoignage . L’utilisation de lettre plutôt que le nom complet est prudent . Les témoins comme c’est mon cas identifient bien sur les personnes et les lieux .
    J’ai un peu le souhaits de faire de même avec les 42 ans de vie près du centre de La Boulaye .A suivre .
    Je t’embrasse .
    JC

    1. Ecuald Auteur de l'article

      Cher Jean-Claude
      Je ne suis que le « porte-plume » d’Ani Dékyi mais un porte-plume réjoui de diffuser ces anciennes nouvelles selon ses spécifications.
      Je t’encourage vivement à témoigner avant que notre génération ne disparaisse en emportant avec elle les excitants secrets des origines du Dharma tibétain français.
      Avec ma fidèle amitié
      Ec.

  3. Monique Montel

    Que de témoignages importants sur la vie de nos grands Maîtres en Occident ….!
    Cela aurait été dommage de ne pas les connaître,un grand merci à toi et on attend la suite…..
    bises

  4. etienne L

    Merci à Dekyi de partager tout ceci avec nous.

    Précieux souvenirs, sans fioritures ni sécheresse non plus.

    Quelle verve, une vraie conteuse !

    Merci pour ta transcription.

  5. Nadine

    Je me souviens de l’épisode du boumpa. J’étais juste à côté de Lama Tenpa car je traduisais l’enseignement de Sitou R. Tout d’un coup, après avoir distribué de l’eau à ls moitié des personnes présentes, Lama T. m’a montré le boumpa. Il était effectivement plein et on a tout de suite compris… et éclaté de rire. Le boumpa est resté plein jusqu’à la fin.

  6. Jacques Halle-Halle

    Quand Lama Tenpa est parti pour la transmission du Rinchen Terdzeu, la retraite de 3 ans n’était pas terminée, il restait encore un an. Alors Lama Tenpa a proposé un référendum à Nigou et Naro Ling, le « oui » l’a emporté, le soutien et le suivi ont été assurés chez les hommes comme chez les femmes par ceux qui effectuaient une seconde retraite et ça c’est bien passé.
    A la sortie de cette retraite de 3 ans 3 mois nous avons eu le bonheur d’être accueillis par Lama Guendune Rimpoché qui nous a gratifiés d’une super bénédiction front contre front, en récitant des tashi shok dont il avait le secret. Legs so !

    1. Jacques Halle-Halle

      Quel bonne idée tu as eu Claude, merci beaucoup, grâce à toi nous avons ces mémoires que nous aurions pu raté, mémoires si émouvantes, parfois amusantes, toujours précieux témoignage. Le voyage au Tibet est particulièrement émouvant.

      Merci Ani Dékyi. Merci Lama Tenpa Gyamtso.

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